L'ironie des coeurs brisés

avatar
La seule chose qui peut surpasser le talent est la persévérance.
Messages : 41
Date d'inscription : 02/08/2018
Voir le profil de l'utilisateur
le Lun 3 Sep - 1:22
L’air était frais en ce soir de février. Emmitouflés dans de grosses couvertures de laine, écharpe au cou, bonnet sur la tête, Evelyn et Kai étaient chacun allongé sur une chaise longue, observant un ciel sans étoiles. Il y avait longtemps qu’on ne les voyaient plus que sur les écrans. Eux-mêmes qui cachaient la lumière des astres aux yeux du monde, aux côtés des innombrables lampadaires, néons et autres luminaires qui envahissaient la ville. Eux-mêmes se chargeaient de vanter leur beauté invisible, de vendre du rêve inaccessible.

Kai se décida à prendre la parole en premier. Couvrant la voix lointaine des haut-parleurs, la musique des publicités et les cris retentissants de la foule en contrebas, sa voix rauque emplit l’atmosphère. «Toi et moi, on ne croit pas en l’amour.» Evelyn savait bien de quoi il parlait. Non pas de l’amitié, ni du pure amour qui uni une mère à son enfant ou de la force inexplicable qui pousse un être à venir en aide aux autres, mais de l’amour avec un grand ‘’A’’. Celui que tout le monde recherche, celui dont l’âme est assoiffée. Un vent qui passe et qui disparaît au loin, un mirage dans le désert. Un mythe. Les deux en étaient venu à la même conclusion et l’avait acceptée. C’était la seule manière d’arrêter de souffrir et de faire souffrir les autres, c’est pourquoi la jeune femme fut surprise que son ami aborde le sujet. Toutefois, elle n’en laissa rien paraître.

- Oui, c’est bien vrai, affirma-t-elle. Un nouveau silence s’installa entre eux avant que Kai ne le brise à nouveau.
- Pourtant, quand je suis avec toi… soupira-t-il. J’ai l’impression d’être amoureux.
Evelyn se tourna vers lui et braqua ses yeux gris dans son regard ambré. Cherchant dans la pénombre, un indice qui lui eut permit de savoir qu’il plaisantait. Mais dans ses yeux, elle vit plutôt toute la sincérité et la passion dans son égarement. Lorsqu’elle réalisa l’ampleur des paroles de Kai, son cœur se comprima douloureusement. Elle avait toujours eu peur que cela arrive, car à cet instant, leur amitié prendrait fin. La jeune femme se leva de sa chaise, sa couverture sur les épaules et lui tourna le dos. Poursuivre cette relation les mènerait tous deux à leur perte. Comment pourraient-ils continuer à affirmer leurs idéaux en se trahissant ainsi eux-mêmes ? Les émotions ne sont que des réactions chimiques du corps et les sentiments, le temps que l’on accorde à ces émotions alors même qu’elles ont disparues il y a longtemps. D’une part, elle voulait à présent couper les ponts, car c’était la seule solution qu’elle voyait à leur problème, la seule manière de les protéger. D’une autre, si elle le faisait, ce serait comme admettre qu’elle était aussi tombée dans le piège de l’amour et ça, elle ne pourrait le supporter. Pas une autre fois.

Rien que d’y penser, elle ressentait une immense frustration gronder en elle. Et les démons de son esprit, l’assaillir encore et encore. Comment avait-elle pu être aussi naïve ? Comment avait-elle pu croire un seul instant que quelqu’un la comprendrait sur ce point et serait assez fort pour résister ? La solitude, le détachement total était-il vraiment la seule solution ? Evelyn s’efforça de s’apaiser en prenant une grande inspiration, mais sa gorge semblait liée.

Elle percevait la présence de Kai derrière elle. Il s’était lui aussi levé de sa chaise et s’était lentement rapproché d’elle. Lorsque celle-ci se retourna, elle afficha cette expression froide et sérieuse que son ami lui connaissait si bien. Un seul regard et il comprit qu’il ne pouvait plus avancer. Son visage mature s’affaissa de tristesse et de déception, et à cet instant, il eut l’air d’un enfant, mais son regard peint d’une compréhension ô combien plus adulte, ne mentait pas. Son expression était si déchirante qu’Evelyn senti son cœur s’effondrer en morceaux et elle dû se faire violence pour garder un visage et un ton neutre.

- C’est justement parce-que je tient trop à toi que je veux en rester là. Je ne veux pas te perdre et que l’on finisse comme tous les autres.

- Je te connais depuis longtemps insista-t-il en faisant un pas vers elle. Tu n’es pas comme les autres et moi non plus. Je…

- Depuis quand est-tu aussi naïf, Kai ? le coupa Evelyn. Qu’est-ce qui nous différencie des autres ? L’as-tu déjà oublié ? Et même si cela pouvait marcher pendant un moment, pourquoi notre histoire finirait-elle mieux que les autres ? La voix calme de la jeune femme ne laissait passer aucune colère, aucune tristesse, seulement un détachement serein. Les gens changent avec le temps, les sentiments, la passion s’estompe, lâcha-t-elle finalement.

Kai baissa les yeux, vaincu. Evelyn détourna la tête, incapable de regarder son ami plus longtemps dans cet état. « Viens », lui intima-t-elle en se dirigeant vers la rambarde du toit. Il la suivit en silence. Au loin, tout autour et à perte de vue, des centaines d’immeubles lisses aux silhouettes longilignes et d’édifices gratte-ciel couverts d’écrans géants se disputaient l’espace aérien avec les drones qui sillonnaient les airs. Vrombissant légèrement, ils suivaient chacun un itinéraire bien précis ou accomplissait une certaine tâche en une chorégraphie invisible aux yeux de la populace. Tous les acteurs de ce grand théâtre arboraient les mêmes teintes carmines, tandis que les luminaires ponctuaient le tableau d’éclats dorés. Car, ce soir, la cité était en fête. Ses habitants fêtaient la Saint-Valentin.

En regardant tout en bas, Evelyn aperçut les milliers de petits points minuscules que formaient la foule se pressant dans les rues. La célèbre parade des amoureux venait de commencer. Chaque couple suivait le même chemin que les autres et brandissait une petite lumière rouge clignotante. La cité ressemblait à un immense cœur pulsant au rythme de sa population dont elle formait les artères. « Regarde-les. », souffla la jeune femme sans quitter le spectacle des yeux.

Il était totalement inutile de rappeler au jeune homme à quel point ces festivités étaient vaines. Son père ayant travaillé au bureau des statistiques, il le savait plus que quiconque, même s’il suffisait de regarder autour de soi pour se rendre à l’évidence. Ils vivaient dans une société où la qualité de vie était sans pareil, où le moindre désir de l’individu pouvait être comblé sans attendre, avec le moins d’efforts. Mais où la solitude gangrenait tous les cœurs. Seule maladie encore non éradiquée par cette fausse utopie. Alors, les gens préférait se voiler la face et se bourrer le crâne de joyeux mensonges sur l’unité du monde, l’acceptation, la tolérance… Tâcher éperdument de remplir le vide tabou que nul ne voulait admettre : aucune de ces choses n’existaient réellement ou du moins, totalement. Quand on savait où chercher, il y avait toujours une face cachée.

Kai laissa échapper un soupir mélangé à un rire. « C'est vrai que c'est ironique. », dit-il. Evelyn rit doucement à sa constatation. Il y avait effectivement tant d’ironie sous leurs yeux que s’ils la mesuraient à l’aide d’un thermomètre, celui-ci ne tarderait sûrement pas à exploser. Malgré tout, la majorité de la population était trop endormie pour le voir, droguée par tout ce qu’on lui mettait au visage.

La pression de cette fête était telle que beaucoup de couples, incapable de répondre aux attentes l’un de l’autre, finissaient brisés par cette fête censé célébrer l’union. « Les relations amoureuses ne durent jamais de toute façon. Peu importe à quelle point la rose est belle, elle finira toujours par faner. », pensa Evelyn, résignée.

- Te souviens-tu des origines de la Saint-Valentin ? demanda Kai.

- Les lupercales, affirma la jeune femme. Les gens ne savent même plus d’où viennent les choses, ni pourquoi elles sont là, soupira-t-elle.

- En même temps, ricana Kai. Qui voudrait se rappeler d’une fête d’orgies sadomasochistes ? Quoique de nos jours, parfois j’ai l’impression que la mentalité des gens recule de plus en plus.

- Tu te trompe, seule les traditions ont changé de visage, tandis que l’humanité, elle, ne fait qu’arborer un nouveau masque à chaque génération. Tout ce qui se passe en ce moment, cela a déjà eu lieu quelque part dans l’histoire, pourtant, tout le monde a l’air de croire que leurs idées sont nouvelles.

Les deux amis laissèrent le silence parler entre eux. Ils laissèrent les mots flotter durant un moment, cherchant quelque chose de plus à dire sur ce sujet revisité à maintes reprises.

- C’est comme une grande illusion… ponctua soudainement Evelyn.

- Et nous ? demanda Kai. Qui sommes-nous dans cette grande illusion ?

- Nous ? répéta la jeune femme avec un demi-sourire attristé. Nous sommes des philosophes incompris, limites privés de parole alors…

- Nous ne sommes pas seuls, j’en suis certain, répliqua Kai.

- Et qu’est-ce qui te fait dire ça ?

- Ce serait impossible, tu dis toi-même que tout a déjà eu lieu et tu nous compare à des philosophes. Si c’est comme cela que tu penses, tu n’es sûrement pas sans savoir que de tout temps, les philosophes se sont trouvés et se sont rassemblés. Evelyn daigna enfin jeter un regard à son ami, elle devait bien admettre qu’il venait de marquer un point, mais la perspective de ce qu’il disait lui semblait si lointaine, floue, tel un mirage. Kai la regardait aussi, scrutait son visage, étudiant la moindre parcelle d’émotion et sondait ses yeux à la recherche d’une réponse muette.

- Toujours aussi pessimiste, hein ? lui dit-il.

- Toujours aussi optimiste ? rétorqua l’intéressée en tentant d’ignorer le triste sourire qu’affichait le jeune homme et qui tiraillait son cœur fragilisé.

- Il en faut bien un peu, pas vrai ?

- J’imagine…lâcha Evelyn, peu convaincue.

Ils frissonnèrent tous deux lorsqu’une bourrasque de vent vint ébouriffer les mèches qui dépassaient de leurs bonnets et fouetter leurs joues engourdies, s’immisçant à travers les pans de leurs couvertures. Evelyn détourna les yeux pour les fixer sur la porte de la petite cabine qui trônait au milieu du toit et d’où ils étaient montés par les escaliers à l’intérieur. Elle commençait à être gênée par ce contact visuel qui s’éternisait un peu trop selon son habituel jugement pragmatique. Malgré tout, la jeune femme regretta sa proposition de rentrer à l’intérieur.

Peu de temps après, Kai s’en retourna chez-lui et les deux se séparèrent à contrecoeur. Evelyn se retrouva à nouveau seule dans son petit appartement, fixant le vide, assise sur son divan. C’est là qu’elle laissa enfin pleuvoir ses émotions. Les larmes coulèrent sur son visage et les sanglots firent taire le silence. Il n’y avait rien d’unique en elle, qui était aussi pathétique et vide à l’intérieur que tous les autres. Pendant un éclairci dans son nuage d’affliction, elle se laissa gagner par le folle espoir des paroles de Kai devenant réalité, d’un amour simple, fidèle et inconditionnel, d’une stabilité dans la vie.
Mais elle assassina ce rêve chimérique à coups de peurs, d’angoisses et de rationalisme forcé. Incapable de mettre fin au flot de ses larmes, elle les laissa couler, sans même esquisser un geste pour les sécher. À quoi bon ? Elle savait qu’elles ne cesseraient de déferler qu’une fois trouvée la force de s’endormir.

Abandonnant son ego, Evelyn ne vit même pas sa main saisir la vielle télécommande sur son canapé troué. Quelques secondes plus tard, des images divertissantes se mirent à dériver sur l’antique écran plat. La jeune femme focalisa toute son attention sur elle, jusqu’à ne plus rien penser. Tant que l’écran resterait allumé, elle oublierait. Tout.


Dernière édition par FreeSoul7 le Lun 3 Sep - 18:34, édité 1 fois


FreeSoul7
avatar
Blouge. C'est beau le blouge.
Personnages : Médor
Messages : 104
Date d'inscription : 31/01/2018
Voir le profil de l'utilisateur
le Lun 3 Sep - 16:00
C'est très bien écrit, c'est beau et triste à la fois.


Code:
<transformation perso="Médor" />



Médor, wild furry friend:

Médor's Behaviour,
Deal with it !

Exploration intensive des abords du Laboratoire


Bonjour Messieurs les Cyantifiques
avatar
La seule chose qui peut surpasser le talent est la persévérance.
Messages : 41
Date d'inscription : 02/08/2018
Voir le profil de l'utilisateur
le Lun 3 Sep - 18:31
Merci, beaucoup :) Même si elle n'est pas très longue, j'ai mis beaucoup de temps à écrire et retravailler cette nouvelle, alors ça fait plaisir à entendre.


FreeSoul7
avatar
Qu'est-ce qui est jaune et qui traverse les murs ?
Personnages : Al, Sydonia
Messages : 2537
Date d'inscription : 10/06/2012
Voir le profil de l'utilisateur
le Mar 4 Sep - 23:41
(Eh bien, première fois depuis 2012 que la zone Créations est si populaire et qu'on y poste un écrit)

J'ai bien aimé ce texte. D'une part parce que sur le plan émotionnel, je trouve que ça marche bien : on ressent les ambiances, les expressions des personnages, leurs déchirures intérieures, tout au long du récit, sans jamais qu'on aille se noyer dans le superficiel ou dans l'incompréhension. J'ai aussi apprécié certaines idées qui étaient soulevées ici ou là (l'idée que chaque génération refait la même chose, une société un peu futuriste où les gens sont perdus dans les écrans et vivent de mensonges, tout ça tout ça). Enfin bref, c'était agréable à lire.

Si j'avais des pistes d'améliorations à suggérer, ou des critiques à faire, ce serait à propos de quelques fautes d'orthographe qui restent ici et là, ou certaines phrases que je trouve peut-être un peu maladroites dans la formulation. Par exemple, vers le début du texte, tu écris ".... observant un ciel sans étoiles. Il y avait longtemps qu’on ne les voyaient plus que sur les écrans. Eux-mêmes qui cachaient la lumière des astres ....". J'ai eu du mal à comprendre (et je ne suis pas sûre d'avoir compris) qui était le "les" de "on ne les voyait plus" (oui, voyait, pas voyaient, d'ailleurs, vu que c'est "on" qui voit), et qui était le "Eux-mêmes" de "Eux-mêmes qui cachaient...", même si dans le dernier cas en réfléchissant un peu j'ai compris que c'était sans doute les écrans. Après c'est peut-être que moi qui m'embrouille là-dessus xD



avatar
La seule chose qui peut surpasser le talent est la persévérance.
Messages : 41
Date d'inscription : 02/08/2018
Voir le profil de l'utilisateur
le Mar 4 Sep - 23:50
Oui, tu avais bien compris, Eelis, ce sont les écrans et leur lumière qui cache celle des étoiles. Sur ces mêmes écrans, je voulait essayer de transmettre l'idée que des images de ces étoiles invisibles soient difusées, un peu comme décoration ou pour faire rêver.

Je prends bien en compte tes critiques et je corrigerai au mieux quand je pourrai. :) Merci pour ton commentaire.


FreeSoul7
Contenu sponsorisé
Voir le sujet précédentRevenir en hautVoir le sujet suivant
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum