Concours n°9 ▬ Épreuve 5

Folie d'Esquisse
Messages : 749
Date d'inscription : 24/06/2012
Folie d'Esquisse
le Lun 5 Aoû - 0:23

Concours n°9 – Épreuve 5



Jadis, il existait un pays prospère et serein.


« Mais ce titre n’a aucun sens ! C’est un concours ou c’est une épreuve du coup ? »

Chut. Laisse-moi faire l’introduction.
Je disais donc.

Ce pays, certes modeste en comparaison de ses voisins dont la taille et les paysages paraissaient plus brillants et plus animés que les siens, n'avait pas à les envier, puisqu’il comptait parmi les siens des êtres aux talents particuliers. Issus des dieux auxquels les habitants du continent croyaient, ces humains avaient le pouvoir d’enchanter les cœurs par les mots.

Chaque pays était fier de ses écrivains, et ce d’autant plus lorsqu’ils brillaient lors de performances publiques. Ainsi, sur l’initiative d’un lointain pays était née un tournoi pluriannuel de grande envergure. Celui-ci réunissait les plumes les plus vaillantes dans un même Colisée pour…


« Oui, donc il y a eu les Interforums. Mais d’où ça nous amène à ce concours ? »

Petit impatient ! Laisse donc tes ancêtres parler !

Ce pays, donc, participa avec succès à quatre éditions de ce tournoi. Les légendes content encore les exploits du vaillant héros Stilgar, affrontant sans sourciller plusieurs ennemis d’un coup, ou encore la mythique Licorne dont la simple apparition suffisait à émerveiller la foule. Non loin d’eux, Jaune l’homme de pierre à la plume précise et le Titan – ce colosse aux vers incisifs – fendaient sans mal la foule, sur le chant de Kaoren aux cheveux rouges, qui était dans toutes les têtes mais dont nul ne savait s’il était homme ou muse. Nul n’aura non plus oublié Tiha l’aventurière infatigable, Piu dont il est même dit qu’elle avait la peau d’un ciel étoilé, FreeSoul et ses paysages enchanteurs, la précieuse Onyx et ses multiples corps, ou encore Alev et ses odes à la folie de son pays.

Cependant, ce n’est pas l’histoire des légendes que je m’apprête à vous conter, mais celle qu’on ne peut y lire, gravée à l’encre des regrets des Esquisséens. De nos regrets.


« Ah, du drama ! Raconte-moi ! »

Saletés de jeunes.

La troisième édition auquel ce pays participa fut la sienne. En ses propres terres, il accueillit les écrivains étrangers qui allaient s'affronter sur les six épreuves du Tournoi - et dont les thèmes étaient gardés secrètes par ses deux dirigeants.

Malgré le succès que rencontra la joute, malgré le bruit enthousiaste de la foule, il y avait une épreuve qui ne s’était pas tenue. Abandonnée dans les archives interdites, mentionnée par moments entre deux discussions nocturnes, elle sombra dans l'oubli, et le temps continua sa route en oubliant L'Épreuve 5. Les savoirs à son sujet se tarirent, et seul son nom fut encore mentionné.

Du moins, jusqu'à aujourd'hui…


***

Comme annoncé par cette introduction beaucoup trop longue pour avoir un sens, on sort du placard une épreuve qu'on avait voulu tester en vue de voir si elle était viable pour un Interforum, pour la réadapter au format concours esquisséen ! C'est donc à la fois un concours et une épreuve. Ahum.

Il s'agira d'une épreuve d'écriture à deux plumes. En binôme choisi à l'avance ou formé par les hasards d'un lancer de dé, vous devrez écrire un texte qui mêlera vos styles et vos personnages, en vous mettant d'accord sur la façon dont vous procéderez.

Ce concours se déroulera en trois phases :
Vous aurez deux jours, soit jusqu'au 7 Août à minuit, pour vous inscrire à la suite de ce sujet, en remplissant le formulaire suivant :
Code:

Binôme : [ ] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations
Si vous êtes en binôme préformé, les deux membres du binôme doivent poster, ne serait-ce que pour la deuxième case à cocher.
Si vous loupez la phase d'inscription, vous pourrez toujours participer, mais uniquement en binôme préformé (donc en vous débrouillant pour trouver quelqu'un)
Le 7 Août, un dé sera lancé pour former les binômes aléatoires. Vous aurez ensuite jusqu'au 17 Août 2019 pour envoyer votre texte en MP à la Voix d'Esquisse en précisant avec qui vous avez écrit.
Notez par ailleurs que vous ne pourrez participer officiellement qu'une fois au concours en lui-même, mais qu'il y aura, pour ceux qui veulent écrire un peu plus, une sorte d'équivalent de la boîte à textes.
▬ Enfin, le 18 ou quand tout aura été reçu, une phase de votes sera lancée afin de tout lire et de voter pour nos préférés. (promis, ce sera pas aussi long que l'interforum)

Maintenant que vous voyez un peu comment tout ça va s'organiser, place au thème et aux petites consignes qui vont bien.

Thème a écrit:Ces deux personnages l'ignorent, mais ils ont quelque chose en commun.
Quelque chose de leur passé avant l'Esquisse.
Et ils vont le découvrir.

▬ Dans ce texte, vous utiliserez vos personnages du forum, en n'en choisissant qu'un si vous en avez plusieurs. Vous pouvez faire interagir un personnage des Brises avec un personnage des Sables, à condition de trouver comment cette interaction est possible (interaction indirecte à travers un objet, distorsion temporelle, songe, révélation sur l'intrigue qui justifie qu'en fait c'est à la même époque…).
▬ Vous pourrez donc en profiter pour raconter des souvenirs de vos personnages, ou briser leur amnésie s'ils en ont une, ou bien pour faire un rapprochement plus indirect entre les deux histoires (ou si les deux persos sont amnésiques faire un rapprochement sur leur amnésie, bref, vous avez moyen d'explorer ça de plein de façons)
Le texte ne devra pas dépasser 2000 mots (oui, on est plus généreux que l'interforum)(mais en même temps non parce que vous êtes deux), mais vous pouvez faire moins voire beaucoup moins. Dans l'idéal, chacun écrit une part à peu près égale, mais dans les faits tant que les deux participants contribuent de façon pas exagérément déséquilibrée ça ira.
▬ Libre à vous de mêler vos styles de la façon qui vous plaira, soit en entremêlant deux narrations très différentes soit en essayant de produire un style uni, et d'interpréter le thème dans un sens ou dans l'autre, la "chose en commun" pouvant être très concrète ou plus symbolique.

En cas de question, n'hésitez pas à poster à la suite pour que la réponse soit ajoutée dans ce message !

Jaune
Maximum 100 caractères !
Messages : 20
Date d'inscription : 22/01/2019
Jaune
le Lun 5 Aoû - 0:25
Moi je participe !

Je n'ai pas encore lu le sujet, mais je m'inscris et j'édite le message si besoin.


Binôme : [ X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations
Oubli
Faire des erreurs c'est progresser, se prendre au sérieux c'est régresser
Personnages : Carmen
Messages : 106
Date d'inscription : 08/04/2019
Oubli
le Lun 5 Aoû - 0:34
Binôme : [x ] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations On a un Stilgar pour ça !


Carmen parle en #00cc99 et utilise le code <*transformation perso="Carmen" />
Eelis
Qu'est-ce qui est jaune et qui traverse les murs ?
Personnages : Al, Sydonia
Messages : 2691
Date d'inscription : 10/06/2012
Eelis
le Lun 5 Aoû - 2:10
Hop, c'est L'Épreuve 5 avec un L et un É majuscule, donc évidemment que je participe. Et que je joue le jeu du dé, tant qu'à faire.

Binôme : [X] Aléatoire
[X] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations


Stilgar
Petit pimousse au rapport !
Personnages : Crevette, Rosalina Ngwenya, Amundsen
Messages : 262
Date d'inscription : 07/01/2019
Stilgar
le Lun 5 Aoû - 9:20
Binôme : [x] Aléatoire
[x] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations (deux, deux... C'est un p'tit nombre, ça)


Crevette : color=#33cc99 — Mlle. Ngwenya : color=#13f78a — Amundsen : color=#ffcc33 — Police : font=Yu Mincho Light, serif
Tiha
Maximum 100 caractères !
Personnages : Stephen Young
Messages : 64
Date d'inscription : 23/04/2018
Tiha
le Mar 6 Aoû - 13:34
Je participe aussi o/

Binôme : [ X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations
Kaoren
Non, non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
Personnages : Kaoren, Penrose
Messages : 498
Date d'inscription : 22/09/2015
Kaoren
le Mar 6 Aoû - 14:51
Bon, je participe pour mettre un peu de tension à ceux qui ont coché "aléatoire". D'abord parce que mes disponibilités, mais aussi parce que même sans ça, je vais être lent et lourd comme pas deux. Dance !

Binôme : [X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations Il ferait beau voir que j'emporte deux membres en enfer.


Kaoren déclame sa verve enflammée à la couleur de ses cheveux, en #EE404A.
Quand il est déprimé, il perd ses couleurs et parle juste en gras.
Penrose parle d'or, et donc en #FEDC00.



Les tarty's du temps où on en avait:

Concours n°9 ▬ Épreuve 5 Team_k10

Concours n°9 ▬ Épreuve 5 Vgn8YqU

Concours n°9 ▬ Épreuve 5 DRGGuxR Concours n°9 ▬ Épreuve 5 HmUNXzW Concours n°9 ▬ Épreuve 5 5bv2MCj Concours n°9 ▬ Épreuve 5 Tartyf14
Titan
EUR
Personnages : Adeline, Audebert et le Cube
Messages : 154
Date d'inscription : 11/03/2018
Titan
le Mar 6 Aoû - 15:13
Bonjour

Binôme : [ X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations


Couleurs des Persos:
Adeline (#ffffff)
Audebert (#875f40)
Le Cube (#ffc0cb)
Plumette (#f9dfd4)
Gransac du Besacé(#5bb4b7)
Violin le Sec (#962222)
Grocequèce (#ff99e3)
Harpie (#fff377)

LicornePouèt
On fonce, on verra bien après!
Personnages : Médor
Messages : 184
Date d'inscription : 31/01/2018
LicornePouèt
le Mar 6 Aoû - 15:45
Binôme : [X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations

On va tenter, ça peut être fun. Enfin, moins fun pour mon binôme, qui devra faire avec mes horaires de créature surnaturel. (Cheval cornu, tout ça...)


Code:
<transformation perso="Médor" />

Concours n°9 ▬ Épreuve 5 1BTcicf

Médor, wild furry friend:

Médor's Behaviour,
Deal with it !
Concours n°9 ▬ Épreuve 5 SBs6cYS

Exploration intensive des abords du Laboratoire
Concours n°9 ▬ Épreuve 5 15yeko8

Bonjour Messieurs les Cyantifiques
Concours n°9 ▬ Épreuve 5 Giphy
Onyx
Personnages : Lucas et Isolde
Messages : 130
Date d'inscription : 14/04/2019
Onyx
le Mar 6 Aoû - 19:26
Binôme : [X] Aléatoire
[ ] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations


Lucas parle en skyblue et Isolde en #7dd1c8
Flavius
Tout n'est que poussière
Personnages : Triaire
Messages : 75
Date d'inscription : 28/05/2019
Flavius
le Mar 6 Aoû - 22:14
Binôme : [X] Aléatoire [ ] Préformé avec (indiquez le pseudo) :
[X] En cas de nombre impair, je suis disponible pour faire deux participations

Mais j'exige un cassoulet en compensation
Folie d'Esquisse
Messages : 749
Date d'inscription : 24/06/2012
Folie d'Esquisse
le Mer 7 Aoû - 0:37
Le dé a fait son choix ! (sans trucage de la part du staff, screen à l'appui) Voici la liste des binômes pour cette animation~


Tiha et Onyx
Eelis et Titan
Stilgar et Flavien
Jaune et PiuPinu
Kaoren et LicornePouèt

Si pour une raison ou pour une autre vous voulez échanger, vous pouvez toujours vous arranger entre vous. Sinon, eh bien... place à l'écriture !
Folie d'Esquisse
Messages : 749
Date d'inscription : 24/06/2012
Folie d'Esquisse
Hier à 22:54


« Dis, papy, il ressemblait à quoi le forum, quand tu avais vingt ans ? »

Rigolant entre les plis de son visage vieilli, l’homme âgé mit quelques instants avant de répondre à la question de son petit-fils, tout récemment inscrit sur l’Esquisse, à la veille de ses soixante-dix ans.

« Oh, eh bien, il y avait des animations, des interventions MJ…
- Et les admins étaient aussi en retard ? »

Nouveau rire éclairé par les crépitements de la nostalgie qui l’envahissait.

« Eh bien, ils n’avaient pas la mémoire défaillante, ou pas autant qu’avant… »

Réponse peu convaincante pour les yeux pétillants du môme qui ignorait tout de la vie, alors qu’il n’avait que cinq personnages.

« Bon, à vrai dire, il arrivait qu’une animation ou deux passe à la trappe. Ou trois. Mais c’était le bon temps ! On en était au jour 24, tous insouciants…
- Mais papy, on est encore au jour 24 !
- Quoi ?! Mais eh, on avait le concours 9, à l’époque, ça a changé tout ça !
- Papy… On attend toujours les votes du concours 9.
- …
- … »


Vous pensiez que le concours allait connaître ce triste sort ? Moi oui ! Eh bien non ! Sans plus attendre, il est temps de passer aux votes, que vous attendiez sans aucun doute avec impatience.

Consignes de vote



Avant de vous lancer dans une petite séance de lecture, voici quelques consignes et explications :

■ Étant donné qu’il y a un nombre relativement faible de participations, nul besoin de nous envoyer un top : choisir quelle est votre participation préférée suffira. (Rien ne vous empêche cependant de lâcher un commentaire pour tout le monde.)
■ Toute personne ayant déjà posté sa présentation joueur (même sans personnage) peut voter, qu’il préfère les Brises, les Sables ou les deux. Nul besoin d’avoir participé au concours, d’ailleurs. Si vous avez envie de vous situer brièvement les personnages avant de commencer un texte, vous pouvez jeter un œil au Registre depuis la barre de navigation. (Contrairement à un interforum, étant donné que tout le monde connaît déjà a priori vaguement les autres personnages, du moins de visu, personne ne s’est donné la peine de présenter le sien en HRP.)
■ Aucun critère de vote n’est strictement imposé. Vous pouvez vous baser sur divers critères, tels que le respect du thème d’origine et la façon dont les deux auteurs ont su mêler leurs plumes, mais aussi sur des critères plus génériques, comme l’intérêt qu’il a suscité ou la fluidité de lecture. (Et d’ailleurs, on ne vous demande pas nécessairement de justifier vos votes…)
■ Même s’il s’agit de duos, il n’est pas possible de voter pour soi-même. Par contre, vous pouvez voter pour Stilgar, Stilgar, ou Stilgar. (Bon, il y a 25% des participations qui ne contiennent pas Stilgar, c’est déjà bien.)
■ Vous avez jusqu’au 5 janvier pour voter (comme ça vous pourrez trouver le temps entre deux fêtes de fin d’année), en indiquant votre vote entre balises [hide] à la suite de ce sujet !




Participations




Jaune & PiuPinu


Les murs couverts de livres ont quelque chose de repaisant. L’ombre de leurs récits et de leurs savoirs courvavole sur le sol, créant l’atmosphère prompte au sompos qui m’échafuit. Telle à l’Esquisse mon hui n’est fait que de lumitemps, et silentaire s’est fait mon sommpissement. Mais est-ce toujours bien un hui quand le ciel s’arboporte sans soleil ? Quand les étoistres n’écliment plus, la nuit reste-t-elle une nuit ?

Je divague et mes yeux papillignent, combien de temps qu’ils ne se sont fermés ? Trop longhui et pas assez pourtemps. Ces papilignements ne me permettent pas de trouver le répit que j’escompte. Mon regard se perdge sur les livres de la bibliothèque, suit leurs rayonnages inéguliers, leurs tranches bigarrées, leurs plumes recrachées… Le rêve est devenu réalhui.

D’aussi loin que je ne me souvmémore j’ai toujours souffert d’insomnies. Elles grévaient mes crépuscules et vicient maintenant mes aubéternelles ; les soirs se font rares par ici. Le temps ne semble pas s’écouasser et tout semble s’éterniser, le sommeil n’est plus indispensable quand les ténèbres ne sont plus là pour nous tourmhanter. L’entrain du marché ne connaît pas de pause, les dessinateurs pas la contrainte d’un coucher de soleil.

L’Esquisse serait-elle insomniaque ? Enfant gâtée elle chasse sa nuit, ne tolérant sa quiétude, son ennuit ; lui préférant le jour et son animation. Qu’a-t-elle donc pu lui faire, cette pauvre obscurnuité, pour se voir ainsi malmenée ? Ses silences infinimités lui font-ils peur ? Ses lumastres absents lui rappellent-elles sa solitude ?

Et moi ? Est-ce que je sentais peser cette solitude lors de mes longues insomnies ? Mes souvenirs s’entroublient. Je fomnibule les yeux ouverts, si bien que dans les méandres de ce lieu, sous ses voûcielroche, il me semble percevoir la voie lactée… Nouveau papilignement. Je dimerge encore, et le souvenir de mes rêves se fait lointain.

Je croise pourtant bien trop souvent dans ce lieu l’éclat de ce qu’étaient mes nuits avant ce rose ciel. Je crois me souviendre de ce que je ressentais alors que les heures fuiaient, lorsque je patiattendais le lever du soleil autant que je craindoutais ses premiers rayons. Je savais que le jour serait long et fatipesant, mais j’avais besoin que se finmine la nuit. Besoin que l’attente des rayons du soleil laisse place à sa course dans le ciel. Au fil des ans, je me résigndonnais à ne plus fermer l’œil quand le sommeil me fuichappait, occupant ces longues insomnies en balades nocturnes et rêveries lucideillées.

Je ne sais quand s’est opéré ce glissegement, quel âge avais-je ? Etais-je jeune ? Les souvenirs me manquent, j’ai l’impression que ces somiutes ont toujours fait parties de moi. Appendice peu ragoutant de mon être, j’avais cœur de le mascacher. Si l’aube signait la fin de mon supplice, elle marquait le début de mon mensonge. Deux nuits ne pouvaient se ressembler, et le jour nouveau serait forcément celui qui appellerait celle où je trouverais le sommeil.

Aujourd’hui. Non, ce terme n’est plus adaprié car les jours n’ont pas plus de fin que de début. Nul astre pour guythmer ma vie, pas de coq pour aclacrier mon réveil, d’angélus pour appeler mon sommeil. La notion de temps s’estompe, diluée dans l’activité de cette journée sans fin, et les concyantrations perdues. Il n’y aura pas de salvateur demain et mes paupières épuisées n’arriveront peut-être jamais à se clore de nouveau. Cette crainte que plus jamais mes yeux ne parcourent le paysage des rêves, quand est-elle apparnait ? Ce monde onirique serait-il finalement moins fou que celui qui ne voit la Lune se lever ? Réveil’hui me semble plus adapté, finalement.

Mes doigts courent sur la tranche des livres, comme souvent j’ai trouvé absile ici. L’imposant réconfort de l’édilieu trouve en moi écho, je me cache dans ses ombres et disparais dans ses creux. A défaut de pouvoir voyager en moi-même, je cherche le livre qui me permettra de traversiter l’ailleurs. J’ouvre et referme plusieurs exemplaires qui ne se laissent pas tous faire, certains s’envolent et je n’ai pas le courargne de les poursuivre. Finalement j’en saisi un, abanlaissé sur un parfaisseux fauteuil qui m’accueille sans protchigner.

Y prenant mes aises je pose l’ouvrage en végécuir sur mes genoux. Il ressemble aux livres de mon enfance, ceux que je n’arrivais pas à déchiffrer mais dont les images me tremportaient loin, si loin ; jamais tant que sous cette cloche violine aux images délirantes. Les papignements deviennent ma nuit, et sur mes genoux le livre git.

Sur le sol mon livre glisse, sursautant je m’en empare. Mes yeux se ferment, hélas l’heure de la délivrance n’a pas encore sonné, et mon esprit lutte contre mon corps. Il lui adjoint de rester éveillé, et ce faisant, se fait l’ennemi de lui-même, si fatigué. Alors qu’il ne songe qu’au repos, le cerveau fulmine et ne peut se détacher de ce livre, de ses pensées.  

Tous plus étranges les uns que les autres, les mots s’y enchaînent en une poésie dénuée de sens, mais en portant pourtant un. Ils y sont réécrits, intervertis de façon perverse, et transforment le texte comme mes pensées en un ensemble quasi-mystique dont il est ô combien difficile de m’extirper. Toutes ces inventions de mon esprit, couchées sur le papier lui-même sont pourtant ô combien coûteuses, me conduisant à être exténué, encore et encore. Encore, et encore, jusqu’à ne plus pouvoir me suivre moi-même, jusqu’à briser la magie et le mysticisme, mettre un terme à la raison et au pragmatisme qui se dérobent sous le poids des heures s’accumulant.

Pourtant, je ne peux me restreindre à trouver le sommeil – même en priant avec ferveur – parce que cette question qui m’avait traversé l’esprit ne parvient pas à le quitter, refait surface alors même que je tourne les pages de ce livre auquel je ne prête déjà plus attention : et si l’Esquisse, à mon instar, était insomniaque ? Le rythme désordonné des Jours et des Nuits me rappelle celui de ma vie avant l’Esquisse ; ces bribes de souvenirs que j’oublie tant lorsque j’ai le temps de réfléchir ressurgissent pour une fois, sans doute aidées par mon humeur particulière, et le calme qu’elle amène.

Mon humeur particulière, et la tempête qu’elle amène, plutôt : les deux ensembles, intervertis selon les points de vue. Le calme de mon esprit propice aux divagations plutôt qu’à une analyse correcte et parfaite, contre la tempête des pensées qui l’habitent lorsqu’elles vagabondent à leur gré. La tempête de la vie que je vivais – qu’il me semble que je vivais – où les jours pouvaient se succéder sans que je ne parvienne à dormir, où les siestes pouvaient côtoyer un repos beaucoup plus long. Si, à l’instar des enfants d’antan, on avait considéré la succession des jours et des nuits selon mes horaires de repos, n’aurait-on pas trouvé un monde proche de l’Esquisse – où le chaotique semble régner en maître, mais où tout n’est qu’affaire d’énergie qui tourbillonne jusqu’à forcer le sommeil, qui fait tout tomber sous sa coupe.

La vie d’un insomniaque est une vie solitaire. Un simple livre ne saurait me tenir compagnie durant ces heures où plus personne ne semble vivre, où tous disparaissent en prétextant un besoin de repos que je ne ressens pas – et auquel je ne peux répondre, même si je le ressens. Alors, bien sûr, je rêvais tout comme je rêve aujourd’hui : je peignais une nouvelle image du monde, dans laquelle mes horaires étranges étaient la norme, où il me serait possible de travailler quand je le voulais, de céder à la tentation de mes insomnies sans avoir à craindre pour le lendemain, et où d’autres seraient présents – et à côté de moi, prêts à tenir des échanges tempétueux mais intéressants, ou à partager un moment avec moi au moment, justement, où ce besoin se faisait le plus sentir.

Alors, si l’Esquisse était vraiment insomniaque, ne pourrait-on pas dire qu’elle avait en partie accompli ce qu’étaient autrefois des divagations de mon esprit ? Personne ne pouvant prédire l’arrivée d’une nuit, ni la durée d’un jour, les Dessinateurs, les Cyantifiques, et même les Objets se retrouvent forcés dans un état d’insomnie, prisonniers d’un environnement ne leur laissant pas le loisir de rythmer jour et nuit. Désormais, en tout instant, des personnes près de moi sont éveillées, et leur absence n’est donc plus la cause de ma solitude lorsque mon corps ne veut pas se reposer – elle est causée par d’autres artifices, mais si je pouvais me changer moi-même, être agréable pour tout un chacun, alors elle ne pourrait plus exister.

Même au sein de cette bibliothèque où est pourtant présent un mobilier propice au repos, il me suffit de lever les yeux et d’observer autour de moi pour m’apercevoir que je ne suis pas la seule personne à être éveillée, que d’autres portent aussi les marques de la fatigue sur leurs visages, et sont pourtant là, en train de rêver sans s’être endormi, portant ce regard qu’ont ceux qui ne font pas attention au livre sur leurs genoux, et qui s’affairent en réalité aux affaires de leur esprit. Ceux qui, comme cette personne en face de moi, semblent s’endormir un instant, pour rester éveillés le suivant – ramassant au passage le livre ayant glissé de leurs genoux, si je me souviens bien de ce moment où la même chose nous était arrivée.  

Je me demande ce qu’elle connaît sur les livres présents dans cette partie de la bibliothèque, eux qui sont des Objets aux caractéristiques remarquables. Tourner les pages, une à une, conduit inexorablement à cet état d’ivresse nostalgique qui m’aidait autrefois à finalement perdre conscience, et trouver par la suite le sommeil. C’est bien pour cela, que, si j’avais encore été sobre, j’aurais sans nulle doute gâché mon temps à lui expliquer que le terme ‘livre’ n’était adapté qu’aux ouvrages de ces seuls rayons, en raison de leurs propriétés alcoolisées. Mais les mots se perdent quand mon esprit embrumé s’égare dans des contrées que seul moi parcours.





Stilgar & Flavius


    Sous une pluie battante, Crevette avançait, ou plutôt, peinait à mettre un pas devant l’autre. Ses jambes étaient alourdies par l’eau qui envahissait ses chaussures, engourdies par le froid, et de l’une d’elle coulait un léger filet de sang, qu’un pansement détrempé ne suffisait plus à arrêter. 
     Bien qu’il lui fût impossible de prendre une pause – et donc le risque de fermer l’œil –, vint un moment où son épuisement gagna sur sa résolution. Crevette trouva un bâtiment relativement intact, enleva ses chaussures, et tâcha de refaire son pansement. 
     Elle avait recueilli quelques indications à propos d’une ville. Désertée, certes, fuie après une tempête aux proportions titanesques, mais on pouvait toujours y trouver de la nourriture, du matériel. En lieu et place, elle avait fini dans une immense ruine, hantée par des Objets d’une agressivité rare, et avait déjà payé cher une rencontre avec l’un d’eux. Mais elle ne pouvait plus reculer.


     Il se releva juste après avoir trébuché, ses sens affûtés par des années de guerre. Perdu. Ce fut le premier mot qui lui vint à l’esprit. Aucune mémoire, ou idée de l’endroit où il était. Juste une mosaïque de souvenir et de sensations brisées. Rien d’important. Il regarda son environnement. Une ville, une mégapole même, une splendeur des hommes. Détruite et abandonnée, ses bâtiments éventrés comme des baleines sur le rivage. Et en guise de pourriture, une lueur verte partout, émanant de champignons gras. Il faisait nuit, mais la Ville était une telle ruine qu’aucune lumière ne venait gâcher le ciel qui ne ressemblait à rien. Il grimpa dans un bâtiment, espérant trouver un chemin pour sortir de ce cimetière. Les villes ne sont jamais sures ; pièges, embuscade, instabilité du terrain. Et ce n’est pas avec sa jambe qu’il allait se mouvoir aisément. Il grimpa au sommet. Aucune issue visible.

     Alors que Crevette essayait de fermer l’œil, un frisson parcourut son échine. Ce n’était pas le froid ; emmitouflée qu’elle était dans sa cape. Craignant un danger imminent, elle monta sur le toit inspecter les environs. Elle crut d’abord à une illusion d’optique. Au loin, entre deux immeubles, un immense monolithe, noir, mais bien visible dans la nuit par les émanations verdâtres qui s’en dégageaient. 
     Une vague de terreur atteint Crevette. Elle n’aurait jamais dû venir ici. Il fallait fuir. La panique lui ayant fait oublier tout précaution, quand elle aperçut un feu de camp dans les ruines, elle accourut vers lui.


     Le guerrier attrapa la jeune fille dans ses bras quand celle ci tomba d’épuisement, sa blessure rouverte par sa fuite effrénée. Il n’avait rien croisé de dangereux dans cette ville, raison pour laquelle il avait fait son feu. Mais il n’était pas imprudent et entendant la cavalcade, il s’était mis en embuscade. 
     Une gamine, peut être dix ans. Armée d’un sabre et d’une arbalète. Sans doute une habitante de ce monde. Estimant à première vue qu’elle pourrait lui être utile, il la ramena à son camp en faisant désormais attention autour de lui. Ce qui l’avait blessé pouvait être ici.


     À peine Crevette fut-elle posée au sol qu’elle prit appui sur son sabre pour se relever. 
     « Si on reste là on est mort et c’est pas avec ta ferraille que tu vas y changer quoi que ce soit… »
     Elle tremblait d’épuisement. 
     « Porte-moi, je te montrerai un abri. »


     Il remballa son camp rapidement, jeta une pelletée sur le feu et suivit les instructions de la fillette qu’il portait dans ses bras. Elle avait vu d’emblée que son équipement ne suffirait pas, et il était pourtant conséquent. Ils arrivèrent finalement dans une bibliothèque souterraine. 
     « Dis-moi ce qui se passe. »


     Sitôt qu’ils furent installés dans les caves de la bibliothèque effondrée, qui avait la chance d’être sèche et isolée, et qu’ils eurent partagé leurs informations sur les menaces du dehors, la question de la nourriture se posa urgemment. Sortir était trop dangereux à cause de l’état de Crevette, et le Triaire préférait prendre le temps de trouver un moyen de se sortir de cette situation désastreuse. Pendant trois jours, ils partagèrent leurs réserves, et tentèrent sans succès de placer des pièges à rongeurs, friands des vieux livres. 

     « Tu consommes mon ravitaillement et tu ne sers à rien… »

     Durant ces trois jours, le Triaire ne resta pas inactif. Il essaya de faire des reconnaissances autour de la bibliothèque, pendant que Crevette se remettait de sa blessure. Se devant de la protéger, il ne pouvait pas monter de vraies expéditions. Elle tremblait encore à l’évocation du Monolithe, mais celui-ci ne traînait pas dans leurs parages. Une grande tour effondrée servait de poste d’observation avancé. Le dernier jour, le Triaire était revenu tardivement, couvert d’ecchymoses. Elle n’avait pas besoin de lui demander. C’était à elle de l’escalader, cette fois. 

     « Tu vas pas m’apprendre à utiliser mon arbalète, si ? Mêle-toi de ce qui te regarde et touche avec les yeux. »

     Malheureusement, les choses allèrent mal pour Crevette. Sa blessure à la cuisse refusait de cicatriser, si bien qu’elle saignait tous les jours. L’infection commençait, et le Triaire fut forcé de l’opérer avec les moyens du bords. Avec son rasoir, il enleva les chairs mortes, et en l’absence d’antiseptique, chauffa son glaive au feu pour cautériser la plaie. Jusqu’ici, Crevette avait fait mentir son apparence d’enfant, et si elle pleura, elle ne poussa pas un cri, mais après un hurlement et dans une odeur de cochon grillé, elle s’évanouit dans les bras du Triaire. 

     « Tu manges comme quatre et tu ne sers à rien, tu as intérêt à vite te rétablir. »

     Bien qu’étant épargnée par les infiltrations de pluie, les caves de la bibliothèque n’en restaient pas moins très froides, surtout pour la petite ; le Triaire y semblait insensible. Il fallut aménager un feu, alimenté en permanence par le papier qu’on trouvait en abondance – aucun des deux n’eut beaucoup de remord à cramer plusieurs rayons de littérature cyantifique –, et quelques tapis arrachés firent des couvertures. Crevette posa la question de l’évacuation rapidement, aussi le Triaire utilisa sa dolabra pour creuser un trou vers l’étage du dessus. 

     « Ça t’sers à quoi d’être aussi grand si tu sais pas te servir de tes dix doigts. Bouge, je le fais, qu’on y passe pas dix ans. »

     Une fois Crevette soignée, il fut temps de quitter cette planque. Du haut de la tour, Crevette put revoir le Monolithe dans toute son horreur, finit par saisir une logique dans son déplacement, et trouva un moyen de passer inaperçu entre lui et les meutes d’Objets hostiles qu’elle discernait à peine dans cette nuit permanente et cette pluie qui refusait de cesser.

     Il fut temps de partir. Bien qu’étant remise, Crevette convainquit le Triaire de la laisser monter sur son dos. Elle était une naine, mais une fois sur les épaules d’un géant, elle verrait plus loin que lui…
     La pluie lourde rendait pénible la progression. On s’enfonçait dans la boue, on glissait sur les pierres et les ruines, on peinait à distinguer les formes. Toutefois, à plusieurs reprises, Crevette chuchota quelque chose à son compagnon, sur des choses qui bougeaient dans l’ombre, à moins que ce fût l’obscurité elle-même qui frémissait, produisant des ondulations, tant elle semblait animée d’une volonté malfaisante.
     Cette volonté était le Monolithe. Cœur des émanations de malfaisance qui avaient saisi ces terres, l’apercevoir mettait mal à l’aise, le contempler rendait fou. Depuis un bâtiment dont les étages surplombaient les environs, une halte repérée par Crevette, les deux compagnons observaient des mouvements curieux, et inquiétants.
     « Hé, grande bringue. regarde ça.
     – Ils nous encerclent.
     – Ouais.
     – Il sait qu’il y a des étrangers dans la ville. »
     Le Triaire montra du doigt le Monolithe – sans le regarder.
     – Ouais, je pense aussi. Ces saloperies doivent être attirées par nous. Elles sont en safari. »

     Deux visions s’opposèrent alors : le Triaire voulait braver les Objets et forcer son passage à la pointe de l’épée, alors que Crevette préférait s’infiltrer derrière leurs lignes, ou plutôt par dessous, vu qu’elle proposait de prendre les égouts. 
     « Donc, au lieu de se retrouver encerclés dans un espace ouvert te laissant de larges occasions de dégagement, tu veux aller t’enfermer dans un espace confiné et labyrinthique ? Cela n’avantage que moi, tu veux leur donner ta tête ?
     – Je leur offrirai bien la tienne, ils s’étoufferaient dans toute ta bêtise et je pourrai passer. »
     Après quelques minutes, ils arrivèrent finalement à une solution plus intelligente. 

     « VAE MORTIS ! »
     Le Triaire alluma un feu, attirant les Voiles vers sa position bien choisie en hauteur et dégagée. Les Objets arrivaient. Des Voiles noirs, des parodies qui singeaient des silhouettes humaines, les ombres de ceux morts dans cette mégapole. Ils se jetèrent sur lui pour être immédiatement rejetés par ses coups de bouclier. Leurs armes tordues ne servaient à rien contre sa cotte et ses protections. Malgré sa jambe de métal le guerrier combattait avec agilité, tournant sur lui même pour décocher ses coups de spatha. Il poursuivait les Voiles déchirés, les achevait, puis reculait en hauteur. Les pertes n’étaient pas assez lourdes pour ces choses qui revenaient dans un souffle de vent.


     La diversion de son compagnon d’infortune fonctionnait. Ne perdant pas un instant, Crevette ôta à la force de ses petits bras une plaque d’égout, et s’y jeta. Par bonheur, il était assez rectiligne. En revanche, elle avait de l’eau jusqu’au bassin. L’air était lourd, surchargé en relents méphitiques. Au mépris de toute discrétion, elle avança aussi vite que possible. Il ne fallait pas traîner ici. À la vue d’une échelle, Crevette sortit. Elle n’avait pas progressé assez, et se retrouvait bien trop proche des voilures de ténèbres qui assaillaient le Triaire. Mais enfin, ils ne disposaient pas de nez.

     Le Triaire commençait à fatiguer. Il était de plus en plus sur la défensive, les estafilades se multipliaient. Mais à quelques centaines de mètres, une explosion de lumière, de flammes, de chaleur retentit dans la nuit. Le charme fut rompu. L’espace d’un instant, l’obscurité recula, les Voiles se tapirent dans les recoins obscurs. Crevette avait repéré une station-service.
     Le répit n’était que momentané. Ils l’utilisèrent pour se rejoindre, et tenter de faire démarrer une voiture abandonnée. D’innombrables clapotis dans les flaques se faisaient entendre. Les Voiles n’entendaient pas les laisser fuir. Sur la banquette arrière, Crevette découragea les plus rapides en leur décochant des carreaux, alors que le Triaire s’escrimait avec la route encombrée de véhicules et de ruines pour prendre de la vitesse.
     « On les sème ! C’est gagné ! »
     Leur fuite à travers les rues se passait pour le mieux, jusqu’au moment où la voiture passa par un pont. Ils sortirent alors du couvert des rues étroites et des immeubles hauts. Au loin, on put pleinement distinguer le Monolithe. Le temps se figea l’espace d’un instant. Une terreur brute assaillit les deux Dessinateurs. Un éclair vert déchira le ciel, partant du sommet de la pierre noire abjecte pour s’abattre sur le pont. 
     Le Triaire eut juste le temps de piler avant que la voiture ne se jette dans le trou.
     Cinq mètres. Aucun des deux ne pouvait sauter cela. Crevette était trop petite, le Triaire avait sa vieille blessure à la jambe. Les Voiles se rapprochaient.
     « Lance-moi.
     – Hein ?
     – Lance-moi ! Il y a des câbles au sol, là, ça fera un passage.
     – Un conseil, essaye plutôt de fuir, ok ?
     – Sois pas plus débile que tu l’es ! On ne peut pas survivre l’un sans l’autre ici, et ça m’emmerde de le dire bien plus qu’à toi. T’façons, c’est ça ou on meurt tous les deux. »
     Crevette fendit les airs. Une fois de l’autre côté, elle fabriqua un grappin de fortune, et permit au Triaire de la rejoindre. Aucun des Voiles ne put les suivre. Le Monolithe semblait avoir disparu.
     « Hé, t’as remarqué… Il s’est mis à pleuvoir du thé chaud. »




Stilgar et Onyx


     Voler à travers les couloirs et salles de la Fromalune remplissait la plupart des guêparmesans d’une tristesse profonde. Selon les histoires racontées, la ruche avait un jour volé à travers les cieux et il y avait des centaines d’unités qui chassaient au sol pour rapporter le précieux fromage. Mais maintenant? C’était une ruine.
     Percée de toutes parts par les humains (ces horribles bipèdes voleurs et violents), la Fromalune était tombée et s’était échouée au sol. Les rangées glorieuses de fromage n’étaient plus que des couloirs abandonnés sans ordre. Les guêparmesans survivaient en si petit nombre que les humains les croyaient éteintes. L’eau avait envahi la partie basse de la sphère et on pouvait passer d’un couloir à un autre par les trous qui parsemaient l’endroit.
     Pour être tout à fait honnête, Ab n’avait jamais connu la Fromalune dans son heure de gloire, donc cela ne le dérangeait pas trop. Ce qui le dérangeait plus, c’était qu’il essayait de séduire la jolie Eille depuis plus de quelques heures et qu’elle l’ignorait complètement. Il avait pourtant effectué la plus sophistiquée des danses aériennes !
     Tiens, des vibrations d’origines inconnues parcouraient les filaments de parmesan. Étrange. Cela venait du bas nord, mais personne ne travaillait dans ce coin. Ab regarda Eille. Eille regarda Ab. Eille détourna le regard et s’envola dans la direction opposée. Ab agita ses antennes et se résigna à aller patrouiller dans la zone d’où venaient les vibrations.

***

     De deux choses l’une : soit un de ses congénères était en train de traficoter quelque chose dans ces galeries désertées, soit un autre Objet, potentiellement hostile, était en train de s’aventurer dans cette région, sans doute pour manger du fromage. Dans les deux cas, cela n’augurait rien de bon. Prudent, Ab se posa et se dirigea sans faire de bruit vers la source de ces vibrations.
     Ce qu’il vit l’emplit d’horreur. Un humain, qui prenait à pleines mains de larges bouts de pâte dure, et les dévorait. Faisant à peine la taille d’une main d’adulte, la vision de ce géant s’attaquant à son foyer était terrifiante, insoutenable. Que faire ? Braver le danger, aiguillon en tête, et le repousser d’une piqûre ? Ou filer avertir les autres ? L’humain semblait seul. Et assez petit. Et affamé. Peut-être ne serait-il pas une si grande menace ? Si Ab réussissait à terrasser cet adversaire, il emporterait à coup sûr les faveurs d’Eille.
     Cette idée l’emplit de courage. Finie, la discrétion : Ab fit vibrer ses ailes, dégaina son dard, bondit, stabilisa son vol, et se prépara à charger l’ennemi.
     « Euh ? »
     Ab était repéré. L’humain à la bouche encore pleine de fromage le regardait. Il ne fallait pas flancher. Poussant un hurlement inaudible pour se donner du courage, Ab visa les cheveux bleus de son ennemi, et se jeta dessus. Dans cette épaisse tignasse, s’il manquait son coup, il pourrait toujours se planquer et lancer une autre attaque.
     Sblaf.
     Peu d’humains avaient des réflexes aussi aiguisés. Frappé en plein vol par le plat d’une main, projeté contre un mur qui, exposé à la lumière, avait déjà commencé à fondre, Ab se retrouva piégé dans un coulis de fromage, qui paralysa ses ailes. Et comme pour se moquer encore plus de sa bêtise, voilà que l’humain reprenait une bouchée, comme si de rien n’était…

***

     Ne soyez pas naïfs, Eille n’était pas stupide au point d’ignorer que son ami d’enfance lui faisait la cour. Seulement, les danses traditionnelles étaient tellement ennuyeuses… Elle s’attendait à plus de la part d’Ab. Sur le point de retourner dans les couloirs plus peuplés, la demoiselle aperçut un de ses prétendants au loin, et changea d’avis. Ab était quand même plus intéressant.
     Où était-il passé, d’ailleurs? Eille suivit les vibrations. Elle espérait qu’Ab ne s’était pas mis dans le pétrin, mais le connaissant, c’était un espoir inutile. Quelques battements d’elles plus tard et elle atteignit la source des vibrations. Si c’était encore un couple d’idiots qui faisait la danse horizontale et qu’Ab était resté pour les observer, elle allait enterrer cet abruti sous une tonne de fromage fondu.
     « Non, Eille, ne viens pas ici ! »
     Eille n’avait jamais entendu Ab aussi effrayé. Ses antennes se plaquèrent sur sa tête et elle entra dans la salle, ailes battant à toutes vitesse et dard vers l’avant, prête à défendre son meilleur ami.
     Sblaf.
     Frappée par une masse inconnue, Eille s’écrasa sur Ab avant de retomber sur le sol. Sonnée, elle se remit sur ses pattes et regarda son agresseur. Gasp. Bipède, géant, violent… Un humain !
     Un tremblement secoua le couloir et un des murs s’effondra. Une botte entra et un corps la suivit. Un autre humain à peine plus grand que le premier avec des poils bruns plus longs sur le crâne !
     « Oh, je pensais être tout seul. Tu veux être mon ami? »
     Son agresseur interpellait l’autre intrus en lui tendant un bout de fromage. Ils étaient probablement en train de discuter de comment envahir leur maison. Affolée, Eille se remit sur ses pattes et tira sur Ab, tentant de le sortir du fromage fondu. Ils ne pouvaient pas rester ici !

***

     « Uniquement si tu sais manier l’arbalète, tignasse bleue. Prends ça. Faut qu’on se sorte de là, ça pue le piège.
     – Je pense que c’est plus le fromage qui sent comme ça.
     – Et super, je me trimballe un comédien. »

     « Tu les entends, Ab ? Ils doivent être en train de préparer un sale coup. Tu penses qu’ils sont ici pour nous envahir ? »

     « Et toi, tu t’appelles comment ?
     – Je t’en pose des questions ? Crevette.
     – Ah ah ah, c’est rigolo ! »

     « Sûrement… Argl… Regarde, celle-là ! »
     L’humaine aux poils bruns, ignorant complètement les règles complexes de construction de l’intérieur d’une fromalune, qui la faisaient tenir en place bien qu’elle fût composée de matériaux mous, commençait à se tailler un passage dans les ruines de couloirs en sectionnant câbles et piliers.
     « Elle est folle, elle va tout faire s’effondrer ! Il faut l’en empêcher ! »

***

     L’en empêcher… Plus facile à dire qu’à faire. Ab s’agita dans tous les sens, sans arriver à sortir. Il jeta un regard larmoyant à Eille.
     « Je suis coincé. Ils vont t’attaquer, abandonnes-moi et enfuis-toi ! »
     Eille n’était pas du même avis. Criant sa colère, elle battit brusquement des ailes en tirant sur ses pattes.
     « Owww ! Arrête, tu vas m’arracher les pattes ! »
     Splosh.
     Oh, il était libre. Ab zieuta avec des étoiles dans les yeux sa belle. Une telle force forçait l’admiration.

     « Ça sert à rien une arbalète, il y a rien à percer. Et pourquoi t’es venue si tu veux parti ?
     – Un comédien et un plaignard, joie. J’suis là parce que t’es entré et que les autres paniquaient et ne voulaient pas faire repartir le convoi sans toi, M. le fardeau.
     – J’suis pas un fardeau ! »

     « L’humaine brune détruit tout, on doit l’arrêter !
     – On ne les laissera pas continuer ! Euh… On les arrête comment ? »
Les guêparmesans prirent de l’altitude, cherchant comment interrompre la destruction de l’humaine qui continuait de trancher et de percer les murs et câbles. Au moins, l’humain aux poils bleus restait plutôt tranquille à grignoter les murs.
     « On n’a qu’à les enterrer vivant ! »
Excellente idée ! Ça, c’était sa Eille chérie ! Les bestioles volantes coupèrent les filaments de fromage maintenant le niveau supérieur en place d’une patte de maître. Pendant un instant, rien ne bougea. Puis, tout s’effondra.
     « On y est arrivé ! »
Plus rien ne bougeait. Était-ce terminé ? Non. Tels des zombies, les deux humains se redressaient sans difficulté.

     « Là-haut ! »

Ils étaient repérés. Ab plongea et évita de justesse qu’un carreau d’arbalète le transperce. Il reprenait ses mots, le premier humain était tout aussi pire que la deuxième. De vrais psychopathes !

***

     « Tu vois que ça sert. Joli coup.
     – Elles sont malignes, ces bêtes. Je me demande combien il y en a. »
     – Deux de moins si elles tentent autre chose. »

     Ab et Eille, secoués par tant de violence, préféraient se planquer dans une anfractuosité sentant le munster.
     « Ils sont impossibles à arrêter… Il nous faut du renfort… Vas-y, j’essaierai de les — oups. »
     Le moment de bravoure d’Ab fut interrompue quand il manqua de s’effondrer après s’être relevé. La scène était assez pathétique, mais Eille n’avait aucune envie de se moquer de lui, à cet instant.
     « Ab… Ta patte… »
     Celle-ci avait été sectionnée par le carreau. Dans le feu de l’action, la guêparmesan ne s’en était même pas rendu compte.
     « Tu peux voler ?
     – Oui…
     – Alors, ce sera toi qui iras chercher les autres.
     – Et toi ? »
     Il redoutait cette réponse. Un tremblement résonna dans toute l’aile nord. La fille avec son sabre venait de jeter à bas un autre pilier.
     « Je m’occupe de les retenir. Va ! »
     Il était déjà assez humiliant d’être chassé de l’action par celle qu’il aurait aimé séduire par quelque haut fait, se faire engueuler s’il s’entêtait aurait été pire. Ab s’envola.

     De leur côté, les deux humains progressaient bien.
     « C’est bizarre, ces secousses, quand-même…
     – Bah. Joli coup, à l’arbalète. Tu aurais pas déjà utilisé une arme, des fois ?
     – Euh, non, enfin, si, j’en avais une verte et orange chez ma tante.
     – Mouais. Je doute que ta merde en plastoc explique le fait que tu saches manier si bien un vrai joujou. Enfin. C’est pas comme si j’en avais quelque chose à foutre, tu noteras. »

***

     Ab n’avait jamais volé aussi vite de sa courte vie. Il rapporterait de l’aide et sauverait Eille, même si c’était la dernière chose qu’il ferait. Après ce qui lui semblait être des heures (mais qui n’étaient probablement que quelques minutes), il atterrit au centre d’un des quartiers habités.
     « Il y a des humains ! »
     Les larves et jeunes guêparmesans échappèrent des exclamations horrifiées. Il pouvait aussi voir certains anciens rouler des yeux.
     « Deux humains et ils essaient de détruire la Fromalune ! Eille est là-bas, il faut… »
     Un coup derrière la tête d’Ab le fit taire. Un des anciens le toisait avec dégoût.
     « Non, mais ça va pas de faire paniquer tout le monde ? »
     « Des humains… »
     Un second coup fit perdre l’équilibre à Ab qui s’effondra par terre.
     « Écoute le jeune. Il y a toujours des humains dans l’aile Nord. Pourquoi crois-tu que nous l’avons condamnée ? Ils peuvent manger ce qu’ils veulent et détruire ce qu’ils veulent, tant qu’ils ne viennent pas ici. Arrête de faire peur aux autres ! »
     « Mais Eille… »
     « Si elle est stupide au point d’attaquer les humains, c’est qu’elle n’en vaut pas la peine. Oublie-la ! »

***

     Les deux humains arrivèrent dans une grande coupole où stagnaient quelques centimètres d’eau. Ces structures décharnées, percées de lucarnes qui amenaient une lumière extérieure, n’étaient pas naturelles. Les fromineurs, l’eau, les avaient creusées. Par les dimensions de l’édifice, on voyait là ce qu’avait pu être la Fromalune, du temps de son apogée. On devinait aussi à quel point sa décadence était grande, si on se figurait que tout cet espace ne devait avoir été troué que des quelques galeries formées par les guêparmesans.
     « Assez rêvassé ici, il faut qu’on se barre. Il y a une sortie, là. »
     – Oh non, je veux goûter ce fromage ! »
     – Non mais ça va bien, oui ? »

     Eille n’écoutait que d’une oreille distraite les plans qu’ourdissaient les humains, sûrement pour planifier leur assaut. Elle était trop concentrée à déchirer le fromage de ses mandibules, taillant aussi vite que possible. Bientôt, quelques gouttes s’échappèrent de la paroi qu’elle attaquait.

     « Oh, il pleut dans cette grotte… Que… Crevette, regarde.
     – Mm ?
     – Cet insecte, là. Il nous fait tomber des gouttes dessus.
     – Tu te fais pisser sur ta tête bleue, et alors ?
     – Mais non, stupide crustacé ! Il essaie de nous noyer ! »

     En effet, le filet devint un torrent. Eille esquiva le jet juste à temps, mais les deux humains ne le purent pas, et furent éjectés comme des saletés de la fromalune.
     Elle guetta une possible contre-attaque. Une heure. Puis deux. Les humains étaient partis depuis longtemps. Les renforts n’arrivaient pas. Eille n’osait pas quitter son poste.

     Quand la nuit tomba, elle s’y résolut finalement. Estropié ou pas, Ab passerait un sale quart d’heure.





Kaoren & Stilgar


    De vastes plaines désolées. Dans toutes les directions, où que portât le regard, ce n’était que terre rouge, argileuse, poussiéreuse, à peine égayée de petits buissons gris, entre lesquels des amoncellements ruines s’élevaient. Leurs ombres étaient les seuls abris contre la chaleur torride.
     Alors qu’elle vagabondait dans ces territoires, Crevette reprit un peu espoir. Qui disait bâtiments, disait provisions.
     Cela disait aussi abri, et c’était à vrai dire sa préoccupation principale. Une Tempête aux proportions énormes s’était mise à souffler. Elle devait lui échapper, mais cette dernière ne rendait pas la tâche facile, allant parfois dans le sens du vent, ou contre lui. Crevette se fatiguait, et à ce rythme, d’ici une heure, les rafales du changement seraient sur elle. Ce qui s’apparentait à un riche manoir, relativement intact, s’élevait devant elle. Il ferait un abri convenable.

     On trouvait de nombreuses pièces, dans cette bâtisse. Elle était heureusement assez solide pour endurer la Tempête, ce qui laissait à Crevette le temps de la visiter un peu. Après avoir pillé la cuisine et déposé ses affaires dans un coin, elle décida de passer le temps en arpentant la bibliothèque.
     Se promenant dans le rayon des travaux de cyantifiques, une conserve de fruits au sirop dans la main et une fourchette dans l’autre, elle remarqua un ouvrage qui lui sembla fort intéressant. De l’imminente anomalie des souterrains de la Ville, d’une certaine Penrose. Elle qui cherchait un moyen de partir d’ici sans avoir à retourner dehors, c’était l’occasion rêvée.


    « Il y a quelques temps, à force de retourner la bibliothèque du manoir en périphérie de la Ville, j’y ai découvert d’étranges comportements. Du moins, selon les standards que j’affuble à l’Esquisse. Leur nature exacte relève de considérations mettant en jeu la dimension proactive de ma théorie des espaces indomptables selon – »
    Crevette sauta le blabla cyantifique.
    « Une enquête plus approfondie me fit rapidement découvrir que l’épicentre de ce phénomène ne se trouvait en vérité pas dans la bibliothèque, mais dans les souterrains de la Ville, juste en dessous du manoir. Je me suis aussitôt enquise d’une équipe de collègues pour y mener quelques sondages, mais nous fûmes arrêtés par les travaux ferroviaires qui y étaient menés depuis plusieurs jours. Loin de nous l’idée de déclencher un nouveau conflit entre Scyantifiques et gens de peu de foi, mal reçus que nous étions, j’ai dû mener cette aventure seule et dans la plus grande discrétion. De toute façon, nous étions quatre dans l’équipe, ce n’était pas un joli chiffre. »

    Crevette partageait ce point de vue. Et s’étonna qu’il lui importât ne fût-ce qu’un tantinet. Qui se fout de la beauté des nombres ?
     Un passage par les souterrains, c’était une bonne solution. Elle avait là un rapport d’expédition qui lui fournirait des indications précieuses dans sa progression pour éviter qu’elle ne se perde. Enthousiaste à l’idée de pouvoir sortir d’ici, Crevette prépara ses affaires, et se prépara à descendre. Le carnet de bord faisait mention d’un accès à ces cavernes par le métro. Elle commencerait par là.

     Depuis la chaudière dans la cave du manoir, on pouvait accéder, par un tunnel de service, aux vastes galeries du métro. Les wagons n’étaient plus que des ruines, certains renversés, qu’il fallut escalader. Dans l’ensemble, les notes de Penrose s’avérèrent très utiles :


    « J’ai effectué mes premiers prélèvements du côté de la gare souterraine. L’endroit n’était certes pas le plus tranquille, les travaux y allaient bon train – mon collègue Everett m’a interdit de faire cette blague, et je déteste qu’on me dise ce que je dois faire – et les passants venaient régulièrement les regarder. Mais j’y passais plus inaperçue, grandement aidée par le fait qu’à notre première rencontre avec les ouvriers, j’étais restée derrière pour regarder un caillou qui m’avait intriguée par sa forme icosaédrique avec pour anomalie un triangle d’or de proportions 1-1-φ.
     Cependant, les sondages ne furent pas de tout repos. Si vous avez le loisir de passer explorer ces souterrains, notez bien qu’ils grouillent de vie, et même la présence d’installations humaines ne vous gardera pas de croiser une luciole mécanique ou d’autres formes insectoïdes parfois agressives, quoique assez peu dangereuses. À l’entrée de la gare, juste à gauche, derrière le promontoire rocheux, il semble se trouver un renfoncement au fond duquel je soupçonne la présence d’un nid. J’espère que la communauté l’aura fait dégager quand vous lirez ces notes.
 »


    Crevette fit un détour prudent. Le passage sur 1-1-φ, bien qu’inintéressant en soi, attira son attention. Elle se surprit à chercher des pierres ayant cette configuration, et à y parvenir plutôt bien, comme si elle avait déjà fait quelque chose de ce genre.
     Il y avait aussi un plan du métro, entre deux feuillets, qui fut d’une utilité certaine.
     Bien vite, Crevette arriva à une autre étape de son voyage, et à un autre chapitre du carnet de bord. Une entrée vers des cavernes, qui avait été visiblement condamnée, puis rouverte il y a fort longtemps – on voyait encore les traces des outils sur les parpaings. Après quelques minutes à déambuler à la seule lumière d’une lampe torche, Crevette arriva dans le réseau de galeries principal. Il était couvert de champignons luminescents, desquels s’échappaient des volutes de spores. Avant de faire le moindre pas, elle ouvrit les écrits de Penrose.


    « Le grand carrefour s’est montré riche en déphaseurs covariants d’inco-avérence potentiels, les résultats de mes mesures sont inscrits dans le tableau ci-contre. Notez que sur le moment, j’ai rédigé le tout en base numérale 5, comme à mon habitude. On observe donc — »
    Crevette sauta une page. Puis deux. Puis trois. Il y avait des tableaux, des équations absurdement complexes, des séries de nombres. Bien qu’à peine compréhensibles, leur lecture était assez fluide, comme si Crevette avait déjà été familiarisée à cette manière de s’exprimer. Une fois cette digression passée, elle tomba enfin sur un passage intéressant.
    « Ce que cela signifie, mis bout à bout avec les conclusions théoriques mentionnées dans la partie précédente, c’est que ces lieux pourraient voir sous quelques temps l’apparition de liaisons de forme bactérienne ou mycélienne entre ses parois rocheuses. La forme exacte de leur manifestation est difficile à prévoir, mais leur évolution devrait suivre une courbe de croissance exponentielle jusqu’à un seuil de saturation à cause des auto-inductions destructives intrinsèques aux comportements incohérents. On est en droit de redouter malgré tout que les formes de vie habitant ces tunnels ou d’autres organismes puissent en assurer l’épandage par ingestion ou adsorption – à moins que la catalyse de l’incohérence à l’intérieur dudit organisme ne lui soit pas supportable et qu’il ne parvienne plus à quitter les lieux. »

    Au moins, il y avait le mot « champignon ». Après s’être torturé l’esprit longuement, Crevette crut comprendre qu’il fallait qu’elle fasse attention à la densité du nuage de spores. Penrose suggérait de trouver un animal les ingérant, mais elle avait une autre idée. Avec un carreau d’arbalète, du tissu, un peu d’herbe et de paperasse – à savoir les pages d’équations sans intérêt – et son briquet, elle put allumer un feu et fabriquer un projectile enflammé. Pour être sûre de bien cramer les champignons, elle balança de l’herbe sèche, qui poussait abondamment dans le métro, tressée en forme de boule. Après avoir joué à la pétanque avec, elle put y foutre le feu. Quelques minutes plus tard, l’air devint bien vite plus respirable, à condition de ne pas trop soulever les cendres.

     Ces tunnels devenaient de plus en plus nombreux. Jusqu’ici, Crevette s’était surtout orientée au flair – dans le doute, aller dans la direction la moins nauséabonde –, mais après plusieurs culs-de-sac et avoir manqué de déranger une scolopendre de trois mètres de long, elle préféra consulter le carnet de bord.


    « À ce stade, je n’étais plus tout à fait certaine d’où je me trouvais. Je pouvais deviner que je n’étais pas si loin de l’entrée de la gare, en toquant à plusieurs endroits du sol pour vérifier que le phénomène d’étrécissement des ondes mécaniques que j’y avais décelé était encore mesurable. J’aurais sans doute pu parler pour vérifier si ma voix aurait été plus aiguë ou plus faible qu’à l’accoutumée, mais je craignais d’attirer l’attention des ouvriers. »
    Voix aiguë ? Comment pouvait-on deviner sa direction avec ça ?
     « C’EST DÉBILE ! »
     Cette phrase répétée plusieurs fois, et en suivant les indications du carnet, lui permirent de trouver effectivement ladite gare. Elle avait été coupée du reste du métro par des éboulements. Grâce à ce point de repère, elle put reprendre sa progression en suivant le plan – à la limite du compréhensible tant il était couvert de notes – de Penrose. Elle arrivait cependant sans problème à les déchiffrer, et en était la première étonnée.


    « Dans la voûte rocheuse, qui semblait commencer à se fissurer par endroits, les lucioles paraissaient entrer en symbiose avec ce qu’elles avaient attiré dans leurs pertuis, généralement des racines, mais parfois d’autres insectes, formant des créatures toujours plus effrayantes. Je n’ose imaginer ce qui arriverait si un rat de la bibliothèque venait à creuser trop près d’elles. »
     Crevette put admirer ces insectes, et en tira la conclusion suivante : ne pas suivre les lumières. Elle avait remarqué dans la bibliothèque un squelette de rat. Il la dépassait de trois têtes. Si Penrose parlait bien des mêmes, alors ces lucioles étaient extrêmement dangereuses.

     À plusieurs reprises, cependant, les notes de Penrose s’avérèrent très obsolètes :

    « En revenant dans l’impasse, j’ai dû être plus prudente. L’absence des lanternes cette fois-ci me forçait à me repérer à la lumière des lucioles… »
    La description qu’elle faisait dans un dessin de marge de ces lucioles n’était pas conforme à celles que Crevette avait dû esquiver. Il devait y avoir plusieurs sortes, et une d’entre elle s’était éteinte.
    « …et savoir qu’il s’y trouvait un fossé de quelques pieds m’incitait à surveiller mes pas plutôt que d’observer les comportements de la faune locale. »
    « Quelques pieds ? C’est un gouffre de plusieurs mètres ! »
    « Heureusement, celle-ci s’était montrée docile, il ne semblait pas se trouver de ruche dans les environs. »
    Trop confiante en cette assertion, Crevette n’avait pas fait attention à où elle mettait les pieds, et faillit bien perdre l’un d’eux quand elle manqua d’écraser un nid de ces lucioles carnivores. Dès qu’elle fut en sécurité, elle raya ce passage à gros traits. D’autres passages étaient assez curieux, comme celui-ci :

    « Ce n’est donc qu’au cours d’une virée ultérieure que j’ai pu recueillir les données figurant sur la page ci-contre, avec cette fois l’aide d’un vieux collègue – si vieux qu’il m’avait appelée "Allison" quand je suis passée le voir. »
    Il y avait quelque chose de familier. Crevette répéta ce nom dans sa tête, puis à voix haute, espérant y comprendre quelque chose.
     « Allison, Allison, Allison. »
     Mais seul l’écho lui répondit – et un perroquaupe, qui servit de dîner à Crevette.

     Grâce aux indications de Penrose, Crevette put quitter les souterrains à plusieurs kilomètres de la ville en ruine qu’elle traversait, pour arriver dans un paysage très différent, tout en pierres bleues qui étaient froides au toucher, et au milieu desquelles coulait une large rivière rose – décrite dans le carnet de bord comme un petit ruisseau.
     Curieuse de voir comment cela s’était terminé pour celle qui l’avait accompagnée durant son aventure souterraine, Crevette lut la dernière page :

    « Nous nous sommes retrouvés ensuite pour faire un état des découvertes recensées, et prévoir la suite des opérations. Cela m’a fait plaisir de le revoir, il est de ces gens qui savent chercher de la poésie dans la Scyance, et s’émouvoir de la beauté théorique d’un résultat plutôt que de son importance pratique. Il sait me remonter le moral en me racontant l’une de ces curiosités logiques qui me rappellent combien j’aime remettre en question l’univers de mes acquis.
     Comme j’aime à le dire :
 »

    « Il parle d’or. »
     Crevette avait complété la phrase. Elle tourna la page, et ce qu’elle avait lâché par réflexe s’avéra être juste. Penrose devait être quelqu’un, pour elle. Avait dû être, dans une autre vie. Et de tous les livres sur lesquels elle aurait pu tomber, celui qui l’avait aidée avait été précisément celui qui lui évoquait quelque chose. Un hasard aussi exceptionnel ne pouvait pas en être un.
     Crevette regarda l’Esquisse.
     « Quoique, peut-être bien que si… »
Contenu sponsorisé
Voir le sujet précédentRevenir en hautVoir le sujet suivant
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum